La « Bof génération » ? Radioscopie politique des adolescents de 15 à 17 ans

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05.02.26

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En 2026, quelles sont les valeurs et le positionnement politique des adolescents ? Sont-ils plus progressistes ou réactionnaires que les générations précédentes ? Comment se situent-ils par rapport à leurs parents au même âge ? Pour mieux comprendre cette jeunesse à l’âge du lycée, l’Ifop a réalisé pour Elle une grande enquête auprès de ces filles et de ces garçons qui ont 15, 16 et 17 ans aujourd’hui. Réalisée auprès d’un échantillon représentatif de 1 028 adolescents de 15 à 17 ans vivant en France métropolitaine, cette enquête offre un éclairage inédit sur les transformations profondes qui traversent la jeunesse française. En reconstituant des séries historiques, cette étude met en exergue un phénomène d’individualisme croissant chez les adolescents, qui se traduit par un désintérêt pour les partis politiques traditionnels, une indifférence aux clivages idéologiques et une valorisation accrue des valeurs personnelles comme la famille, l’amitié ou l’argent. Les données révèlent en effet un recentrage sur la sphère privée, un refus croissant du sacrifice pour le pays.

Le grand divorce avec les partis politiques
1 – La faible politisation des jeunes se traduit d’abord par une mise à distance des forces politiques traditionnelles nettement plus marquée que chez les adultes. Ainsi, 45 % des jeunes déclarent ne se sentir proches d’aucun parti politique, soit une proportion deux fois supérieure à celle des adultes (25 %).
2 – On observe aussi aujourd’hui une indifférence à l’égard des positionnements idéologiques plus marquée qu’il y à trente ans. En effet, 35 % des jeunes ne se situent pas politiquement sur l’axe gauche/droite, soit une proportion deux fois supérieure à celle de 1994 (18 %).

Une tendance à la « dégauchisation » portée par les garçons
3 – Autre enseignement majeur de cette enquête : la jeunesse française tend, à cet âge, à pencher plus à droite que dans le passé. Alors qu’en 1994, les 15-18 ans se positionnaient majoritairement à gauche (54% contre 46% à droite), le rapport de force s’est inversé : 56% des adolescents se situent désormais à droite contre 44% à gauche.
4 – Cette dégauchisation n’est toutefois pas uniforme et révèle un « gender gap » politique précoce : 64% des garçons se positionnent à droite (contre seulement 36% à gauche), quand les filles demeurent ancrées à gauche à 53%. Un écart de 28 points qui témoigne d’une polarisation par le genre dès l’adolescence, phénomène dont on mesure ici qu’il précède l’entrée dans l’enseignement supérieur.
Malgré les tensions internationales, le patriotisme apparaît plus timoré que dans le passé
5 – L’individualisme se manifeste dans le refus croissant des jeunes du sacrifice ultime en cas d’invasion du pays : ils se montrent aujourd’hui moins disposés à mettre leur vie en péril pour la France (23%) qu’il y à quarante ans (41 % en 1984). Un chiffre qui chute à 5% à l’extrême-gauche et 13% chez les musulmans, révélant le faible sentiment d’appartenance nationale dans certains pans de la jeunesse.

Un repli des jeunes sur la sphère privée qui s’accompagne d’une valorisation accrue de l’argent et d’un rapport plus distancié au travail et au progrès
6 – L’analyse des valeurs des jeunes sur 40 ans révèle un repli des jeunes sur la sphère privée qui s’accompagne d’une valorisation accrue de l’argent. En effet, si la famille (98%) et l’amitié (97%) demeurent les valeurs les plus plébiscitées par les jeunes, on observe aussi une montée du pragmatisme matérialiste illustrée dans la valeur croissante donnée à l’argent : +14 points depuis 1984 pour atteindre 50%.
7 – À l’inverse, on observe un certain désenchantement vis-à-vis du travail (-4 points depuis 1994) et surtout du progrès scientifique (-16 points), qui ne fait plus recette qu’auprès de 44% des jeunes. Et cette hiérarchie des valeurs s’inscrit dans une logique de classe : le travail est jugé « très important » par 54% des jeunes dont le parent référent est cadre, contre 43% chez les jeunes d’ouvriers.
La variable religieuse, un facteur de conservatisme culturel au sein d’une jeunesse globalement progressiste
8 – Si la jeunesse se montre progressiste sur l’avortement (91% jugent acceptable) et l’homosexualité (73%), la jeunesse demeure toutefois divisée concernant la peine de mort et exprime un net rejet de la critique des religions. La majorité des jeunes juge ainsi inacceptable la critique des religions (58 %), contre seulement 30% qui l’acceptent, sachant que c’est dans les rangs des catégories populaires (61 à 65 %), des catholiques pratiquants (76%) et des musulmans (92%) que le refus de toute critique des religions est la plus forte.
9 – Ces consensus masquent toutefois de profonds clivages confessionnels : les valeurs morales des jeunes apparaissant d’autant plus conservatrices qu’elles sont influencées par la morale religieuse. Les jeunes musulmans apparaissent ainsi parmi les plus rétifs aux droits des LGBT : 49% des jeunes musulmans jugent inacceptables les relations entre personnes de même sexe (vs 7% des sans-religion) et 57% estiment inacceptable le changement de genre (vs 21% des sans-religion).
Des inquiétudes régaliennes remplacent l’anxiété économique
10 – Si 66% des adolescents se déclarent inquiets face à l’avenir (en net recul par rapport à 1994 où ils étaient 87%), la nature de leurs craintes à radicalement changé. En effet, la première source d’inquiétude des jeunes est aujourd’hui la guerre (30 % contre 16 % en 1994), suivie de l’insécurité (25 % contre 1 % en 1994) et de la pollution de la planète (16 % contre 5 %). Alors que le SIDA (24 %) et le chômage (18 %) étaient les deux premières sources d’inquiétude il y à 30 ans ; ce n’est plus le cas (respectivement 0 % et 8 %).
Cette mutation du registre des angoisses juvéniles – des préoccupations socio-économiques vers des enjeux régaliens et environnementaux – témoigne d’une génération marquée par le retour de la guerre en Europe et la multiplication des attentats, mais aussi par une relative banalisation du chômage de masse qui ne constitue plus un horizon anxiogène spécifique.

Retrouver l’article sur l’étude:
https://www.elle.fr/Societe/Les-enquetes/Famille-politique-argent-que-pensent-les-15-17-ans-Notre-sondage-exclusif