Entretien avec CIVICA

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À l’heure où l’IA générative bouleverse les pratiques de recherche des étudiants, CIVICA a lancé un Baromètre des compétences informationnelles pour mieux comprendre leurs usages, leurs besoins et leur rapport aux sources académiques. Dans cet entretien, Sophie Forcadell, Chargée de mission université européenne CIVICA à la bibliothèque de Sciences Po, et Cécile Touitou, Chargée de mission Prospective à la bibliothèque de Sciences Po Paris, reviennent sur les enjeux de cette enquête et sur le rôle renouvelé des bibliothèques universitaires.

Question 1 : Qu’est-ce que l’alliance CIVICA, quelles sont vos missions au sein de CIVICA et qu’est-ce qui a conduit CIVICA à lancer aujourd’hui un Baromètre des compétences informationnelles auprès des étudiants de l’alliance ?

Sophie : CIVICA est une alliance européenne d’universités en sciences sociales, créée dans le cadre de l’initiative des Universités européennes de l’Union européenne. Elle rassemble 10 universités pour développer des formations communes, soutenir la recherche collaborative et favoriser la mobilité des étudiants, des enseignants et du personnel administratif. L’alliance est financée par le programme Erasmus+ depuis 2019. L’objectif de l’Union européenne est de construire un espace européen intégré d’enseignement supérieur et de recherche autour des grands enjeux sociétaux. Au sein de l’alliance, les bibliothèques partenaires se sont organisées en réseau et bénéficient d’un work package (lot de travail) dans lequel 6 groupes de travail mettent en place des activités de mutualisation et des services pour la communauté étudiante et de recherche. Mon rôle, au sein de la bibliothèque de Sciences Po, est de gérer cette partie du projet de l’alliance, depuis la programmation des activités jusqu’à leur reporting auprès de l’agence européenne en charge des alliances.

Cécile : En tant que responsable de la mission Prospective au sein de la bibliothèque de Sciences Po, et spécialiste des études de publics, j’ai eu la responsabilité d’animer un groupe de travail  qui a piloté les travaux préliminaires au lancement du Baromètre des compétences informationnelles. Au moment de la réponse au call (appel à projet Erasmus+ de l’alliance), j’avais soufflé à Sophie que l’Alliance CIVICA se trouvait en situation idéale pour soumettre à sa population d’étudiants un questionnaire sur leurs pratiques de recherche d’informations, d’usage des outils et des ressources, sur la  hiérarchie des sources qu’ils consultaient, la fiabilité et la crédibilité qu’ils leur attribuaient, et sur la place des bibliothèques universitaires, quelques mois seulement après l’arrivée massive de l’IA dans leur univers informationnel.

“À terme, je vois les bibliothèques universitaires évoluer vers un rôle de tiers de confiance méthodologique, non pas en opposition à l’IA, mais comme garantes d’une littératie informationnelle robuste qui permet aux étudiants d’en faire un usage éclairé et critique.”

Cécile Touitou
Chargée de mission Prospective à la bibliothèque de Sciences Po Paris

Question 2 : Le rapport met en évidence un écart clair entre les points d’entrée privilégiés par les étudiants pour leurs recherches (souvent les moteurs de recherche et l’IA générative) et les sources qu’ils jugent les plus fiables (les bases de données universitaires), mais également le fait que le manque de temps et les difficultés d’accès les poussent souvent vers des raccourcis. Selon vous, quel est le premier changement à opérer pour reconnecter les pratiques quotidiennes des étudiants avec des ressources académiques fiables ?

Cécile : La situation est complexe et dépend certainement des universités, des disciplines voire des niveaux d’étude ! Dans un article récent, on a même appris que l’usage des IA est très corrélé au contexte socio-culturel. A mon sens, les résultats soulignent la gravité de la situation particulièrement pour les étudiants en licence qui sont à la fois les moins experts et les plus utilisateurs des IA génératives. Il me semble qu’il serait indispensable dans ce contexte que les enseignants se mobilisent pour favoriser les lectures en classe, réamorcent le goût de lire tout en valorisant sa rentabilité académique. Pour ce faire, il est important que les étudiants perçoivent ce qui fait la qualité et la fiabilité d’un texte, et mesurent la nécessaire confrontation avec les sources primaires. En effet, un des problèmes soulignés par les résultats est que, pressés par le temps et les injonctions multiples, les étudiants trouvent plus pratique et rentable de recourir à une IA (et donc à un contenu “mâché” par des robots) que de se lancer dans des lectures fastidieuses. Il faut inverser la tendance !

Des ateliers en partenariat avec les bibliothèques pourraient utilement être mis sur pied pour apprendre à lire, chercher, écrire pour ses travaux académiques à l’heure de l’IA. 

Sophie : Ces changements peuvent être encore plus bénéfiques s’ils sont pensés à l’échelle du réseau des bibliothèques de l’alliance, qui a déjà son groupe d’échanges de pratiques sur l’IA, rassemblant plus de 30 participants provenant des 10 bibliothèques. Le groupe a planifié la création collective d’une formation de formateurs sur l’IA, ses recommandations d’usages et ses limites, projet largement nourri des résultats du baromètre.

Question 3 : Compte tenu de l’ambivalence entourant l’IA générative (largement utilisée pour des tâches de soutien, mais considérée comme moins fiable pour la recherche de sources et le référencement), ainsi que de la forte demande en matière de formation à la vérification de l’information, comment voyez-vous évoluer le rôle des bibliothèques universitaires dans les années à venir ?

Cécile : Le contexte actuel place les bibliothèques universitaires face à un double défi : l’IA générative bouleverse les pratiques de recherche et d’écriture académique, tandis que la demande en formation à la vérification de l’information n’a jamais été aussi forte, comme le montrent les résultats du baromètre. Ces deux dynamiques se renforcent mutuellement et c’est précisément là que les bibliothèques pourraient avoir un rôle central à jouer.

Il est vrai que les initiatives peinent encore à s’organiser, tant les chantiers sont nombreux. Mais une structuration commence à émerger autour d’une chaîne de compétences clairement identifiable : recherche d’information, évaluation de la fiabilité des sources, lecture critique des contenus, utilisation et citation éthique. Sur chacun de ces maillons, bibliothécaires et enseignants ont des expertises complémentaires et c’est leur articulation qui pourrait être fructueuse.

Le risque serait que chacun travaille dans son coin : les bibliothécaires sur la recherche documentaire et la citation, les enseignants sur le contenu disciplinaire, sans que ces savoirs ne se nourrissent mutuellement. À l’inverse, un dialogue structuré permettrait d’intégrer la technicité des bibliothécaires directement dans les enseignements, notamment sur des questions où l’IA générative montre ses limites : hallucinations, sources invérifiables, biais dans les résultats.

À terme, je vois les bibliothèques universitaires évoluer vers un rôle de tiers de confiance méthodologique non pas en opposition à l’IA, mais comme garantes d’une littératie informationnelle robuste qui permet aux étudiants d’en faire un usage éclairé et critique.

En fonction des thématiques (la recherche d’information, la vérification de la fiabilité des sources, la lecture des contenus, l’utilisation et la citation des contenus) enseignants et bibliothécaires peuvent se positionner dans cette chaîne de tâches qui sous tend tout travail académique. Il serait trop bête que les bibliothèques travaillent dans leur coin sur leurs spécialités (formation à la recherche ou à la citation des sources) en ne nourrissant pas un dialogue fructueux avec les enseignants pour enrichir leurs enseignements de la technicité des bibliothécaires. Mais ces collaborations peinent aujourd’hui à se concrétiser. Le cadre de l’alliance pourrait permettre de mettre au point des prototypes.

 

Sophie : Le cadre de l’alliance nous permet de réfléchir collectivement à ce type de question, notamment dans le cadre du groupe des directeurs des bibliothèques partenaires. Il en ressort qu’il est plus que jamais nécessaire de communiquer très clairement sur le fait que les bibliothèques universitaires sont là pour accompagner les usagers à l’évaluation, à la contextualisation et à la vérification de l’information et que ce rôle est aussi important que celui, ancestral, d’organiser l’accès à la documentation. De la même manière, il est très clair désormais que l’information literacy traditionnellement dispensée aux étudiant.e.s doit être renommé “AI literacy”, au moins pour les années à venir. A mon avis, et compte tenu de la légitimité acquise par le groupe des bibliothèques au sein de la gouvernance de CIVICA, les bibliothèques peuvent désormais élaborer des recommandations institutionnelles, et à l’échelle de l’alliance sur l’usage de l’IA tout comme soutenir et accompagner les politiques d’intégrité académique.