La troisième édition du baromètre sur les violences éducatives ordinaires, menée par la Fondation pour l’Enfance en collaboration avec l’Ifop et l’équipe Prévéo, dresse un état des lieux nuancé des pratiques parentales en France. Si les parents apparaissent globalement réceptifs aux messages en faveur d’une éducation sans violence et qu’ils reconnaissent les effets négatifs des VEO , certaines pratiques restent encore largement répandues et parfois perçues comme éducatives.
Qu’est-ce qui vous a conduit à lancer cette 3e édition du baromètre ?
Clémence Lisembard – Fondation pour l’Enfance
Depuis l’interdiction des violences éducatives ordinaires dans la loi en 2019, nous observons une évolution des représentations. Pour autant, nous avions besoin de mesurer ce qui change réellement dans les pratiques et les mentalités. C’est tout l’objectif de ce baromètre que nous menons avec l’Ifop depuis 2022 : suivre dans le temps l’évolution des connaissances, des perceptions et des comportements parentaux.
Cette troisième édition met en lumière une situation contrastée : les parents adhèrent majoritairement au principe d’une éducation sans violence et reconnaissent les effets négatifs des VEO, mais certaines pratiques restent banalisées ou perçues comme éducatives. Nous voulions également mieux comprendre les besoins des parents pour orienter nos actions de prévention et d’accompagnement.
Olivia Paul – Équipe Prévéo
De notre côté, nous sommes parties d’un constat scientifique : il n’existe pas aujourd’hui en France d’étude permettant de mesurer précisément la prévalence des VEO et les facteurs qui leur sont associés. Cette absence de données limite notre capacité à développer et évaluer des actions de prévention efficaces.
La collaboration avec la Fondation nous a permis d’apporter une dimension complémentaire au baromètre. Nous avons utilisé des outils scientifiquement validés afin de mieux comprendre non seulement la fréquence des VEO, mais aussi les mécanismes qui les favorisent. Nous avons également choisi d’inclure les parents d’adolescents et d’accorder une attention particulière aux violences psychologiques, encore peu visibles alors qu’elles occupent une place centrale dans les pratiques déclarées.
“Les parents adhèrent majoritairement au principe d’une éducation sans violence, mais certaines pratiques restent banalisées ou perçues comme éducatives.”
Clémence Lisembard
Responsable programmes & développement à la Fondation pour l’Enfance
Parmi l’ensemble des résultats, quels chiffres vous semblent les plus révélateurs ?
Clémence Lisembard – Fondation pour l’Enfance
Le chiffre qui interpelle immédiatement est celui des 84 % de parents qui déclarent avoir eu recours à au moins une violence verbale, psychologique ou physique au cours des douze derniers mois.
Mais ce qui nous paraît le plus révélateur, c’est la coexistence de deux réalités.
D’un côté, les parents sont de plus en plus conscients des effets négatifs des violences éducatives. Plus de sept sur dix identifient les risques qu’elles représentent pour le développement de l’enfant, sa santé mentale ou encore la banalisation de la violence.
De l’autre, une partie importante continue à attribuer une valeur éducative à certaines de ces pratiques. Ainsi, 40 % considèrent que les punitions corporelles permettent à l’enfant d’apprendre ce qui est bien ou mal, et 25 % jugent encore que la fessée est une méthode efficace d’éducation.
C’est sans doute l’enseignement majeur de cette édition : les connaissances progressent, mais les représentations évoluent plus lentement. Le sujet n’est donc pas seulement celui de l’information, mais aussi celui de normes éducatives encore profondément ancrées.
Enfin, le baromètre rappelle que les violences éducatives ordinaires sont aujourd’hui principalement verbales et psychologiques : 83 % des parents déclarent avoir eu recours à au moins une de ces pratiques au cours des douze derniers mois, contre 41 % pour les violences physiques. Lorsque l’on parle de VEO, il est donc essentiel de ne pas se limiter aux seules violences physiques.
À la lumière de ces enseignements, où placez-vous aujourd’hui vos priorités ?
Clémence Lisembard – Fondation pour l’Enfance
Le baromètre nous invite à agir sur trois leviers complémentaires.
Le premier est le renforcement des connaissances sur le développement de l’enfant. Les parents expriment un besoin important de compréhension concernant les émotions, les comportements et les différentes étapes du développement.
Le deuxième est le soutien à la parentalité. Les VEO surviennent souvent dans des contextes de fatigue, de stress ou de tension. Il est essentiel d’accompagner les parents dans ces situations sans jugement ni culpabilisation.
Enfin, nous devons continuer à faire évoluer les représentations sociales. Les résultats montrent que certaines pratiques restent considérées comme utiles ou nécessaires malgré les connaissances disponibles sur leurs effets. Faire évoluer ces normes constitue un enjeu majeur de prévention.
Olivia Paul – Équipe Prévéo
Les résultats confirment l’importance de poursuivre les recherches sur les facteurs associés au recours aux VEO afin d’identifier plus précisément les leviers de prévention.
Une piste particulièrement intéressante concerne les connaissances parentales relatives au développement de l’enfant et de l’adolescent. Nous faisons l’hypothèse qu’une meilleure compréhension des besoins, des compétences et des comportements attendus à chaque âge peut contribuer à réduire le recours aux pratiques coercitives.
Nos travaux s’intéressent également aux ressources dont disposent les parents pour faire face aux difficultés du quotidien. L’objectif est de mieux comprendre comment le soutien social, l’accès à l’information ou les dispositifs d’accompagnement peuvent favoriser des pratiques éducatives respectueuses du développement et du bien-être des enfants.
“La collaboration avec la Fondation nous a permis d’apporter une dimension complémentaire au baromètre. Nous avons utilisé des outils scientifiquement validés afin de mieux comprendre les mécanismes qui favorisent les violences éducatives ordinaires.”
Olivia Paul
Maîtresse de conférences en Psychologie du développement à l’INSPE de Bretagne