« Touche pas à ma loi » ? Le regard des Français sur la laïcité 120 ans après le vote de la loi de 1905

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09.12.25

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Comment le regard des Français sur la loi de 1905 et la laïcité a-t-il évolué ces 40 dernières années ? À l’occasion du 120e anniversaire de la loi du 9 décembre 1905, l’Ifop a réalisé pour la Fondation Jean-Jaurès une enquête d’opinion1 montrant que le consensus historique autour de l’intangibilité de ce texte s’effrite sérieusement sous l’effet de logiques révisionnistes antagonistes : l’une qui s’inscrit dans un esprit d’accommodement du fait religieux, l’autre qui exprime, au contraire, un besoin de régulation des expressions de religiosité dans l’espace public. Car si le principe de séparation est toujours largement soutenu, l’opinion diverge sur l’évolution à donner à une législation confrontée à une réaffirmation du fait religieux dans la société. Loin du modèle de compromis qu’incarne l’esprit de 1905, la dynamique d’opinion actuelle semble davantage portée par une volonté de contrôle de l’expression publique du religieux que par le respect du cadre juridique fixé il y a cent vingt ans.

!!! Ce sondage est publié dans le cadre du dossier « Que vive la laïcité ! 50 contributions pour les 120 ans de la loi de 1905 » publié par la Fondation Jean-Jaurès à l’occasion des 120 ans de la loi de 1905 !!!

Que vive la laïcité ! 50 contributions pour les 120 ans de la loi de 1905 –  Fondation Jean-Jaurès

 

LES CHIFFRES CLÉS

  •  L’idée selon laquelle il ne faut « rien changer » à la loi de 1905 est toujours majoritaire dans l’opinion (60 %) mais la volonté de la « réviser » (32 %) ou de la « supprimer » (8 %) est nettement plus forte qu’il y a vingt ans : 40 % en 2025, contre 29 % en 2005.
  •  Les partisans d’une révision de la loi ne vont toutefois pas dans le sens d’un accommodement à l’anglo-saxonne : plus d’un Français sur deux (55%) souhaitent au contraire que la laïcité en France évolue dans le sens d’un renforcement des règles.
  •  Une conception « offensive » du principe de laïcité émerge avec un nombre croissant de sondés pour qui la laïcité consiste avant tout à réduire l’influence des dogmes religieux dans la société : 18 %, soit deux fois plus qu’il y a vingt ans.  A l’inverse, les Français ne sont plus qu’une minorité à partager une vision « juridique » de la laïcité : 41 %, contre 60 % en 2005.
  • Cette vision séculariste de la place des religions dans la société transparaît dans la volonté d’étendre le champ d’application de la neutralité religieuse : 67 % des Français soutiennent l’interdiction du « port des signes religieux visibles dans l’espace public pour tout le monde ».
  • Alors qu’en 2004, la gauche apparaissait encore comme le meilleur avocat de la laïcité (49 % en 2005), ce n’est plus le cas aujourd’hui : à peine 24 % des Français voient aujourd’hui dans la gauche et ses différentes nuances la famille politique qui défend le mieux la laïcité.
  • La droitisation du regard porté sur la laïcité va de pair avec un regard critique sur le concept et son usage actuel dans la sphère politique et médiatique : 52 % des Français estiment que « la défense de la laïcité est instrumentalisée par des personnalités politiques et des journalistes qui veulent en fait dénigrer les musulmans ».

LE POINT DE VUE DE FRANÇOIS KRAUS

Malheureusement, pour les partisans d’une conception « libérale » de la laïcité, cette enquête montre que les Français ne partagent pas l’idée selon laquelle la laïcité devrait respecter scrupuleusement le cadre juridique qui découle de la loi de 1905. Le désir d’évolution de cette loi – et plus largement de la législation laïque – qui s’y exprime montre, au contraire, que l’opinion penche clairement dans le sens d’une société « laïque » où l’État intervient pour garantir aux citoyens « la liberté de ne pas subir, dans des circonstances ou lieux particuliers, la manifestation ostensible des appartenances particulières et de ce qu’elles impliquent en termes d’égalité ou de civilité[4] ». Avec cent vingt ans de recul, certains verront peut-être dans le triomphe de cette vision séculariste de la laïcité la victoire posthume du petit père Combes, dont le projet antireligieux avait été alors évincé au profit du texte de compromis porté par Aristide Briand. À l’époque, la souplesse avait, en effet, été privilégiée à la fermeté. Cent vingt ans plus tard, force est de constater que ce n’est pas ce que veulent les Français…

[4] Laurent Bouvet dans Alain Bergounioux et Laurent Bouvet, Lettres sur la laïcité, Télos-Fondation Jean-Jaurès, septembre 2019.