CHIFFRES CLÉS
A) UNE PRÉVALENCE DES DOULEURS IMPORTANTE, DONT LES DÉCLARATIONS SONT EN HAUSSE DEPUIS TRENTE ANS
1 – 67% des Françaises entre 18 et 69 ans déclarent avoir déjà souffert de rapports sexuels douloureux en 2026, contre 48% en 1992 (enquête ACSF de l’ANRS/INED), soit une hausse de 19 points en trente ans. 37% déclarent en souffrir régulièrement.
2 – Les douleurs ne se limitent pas aux rapports sexuels : 64% des Françaises déclarent avoir déjà ressenti des douleurs ou un inconfort lors d’un examen gynécologique (frottis, pose de stérilet…) et 55% lors de l’insertion d’un tampon ou d’une coupe menstruelle.
3 – Au-delà des douleurs ponctuelles, une part significative des Françaises a déjà été confrontée à un trouble identifié : 16% déclarent avoir souffert de douleurs vulvaires au cours de leur vie, 9% de vaginisme, 4% de dyspareunies et 2% de vulvodynie.
B) « CONSENTIR » MALGRÉ LA DOULEUR : UNE NORME QUE L’ÈRE #METOO N’A PAS ENCORE FAIT TOMBER
4 – 61% des femmes souffrant de rapports douloureux ont déjà accepté une pénétration vaginale malgré la douleur, dont 8% « souvent ».
5 – 57% des Françaises perçoivent une pression sociale poussant les femmes à accepter des rapports douloureux. Cette proportion monte à 65% chez la GenZ et 64% chez les Millennials.
6 – 31% des femmes ayant souffert de rapports douloureux n’en ont jamais parlé à leur partenaire – proportion qui atteint 45% chez les Boomeuses. Et parmi celles qui se sont confiées, 18% rapportent un partenaire pas toujours compréhensif, un chiffre qui monte à 30% chez la GenZ.
C) DE L’ÉVITEMENT À LA RÉINVENTION DES PRATIQUES : DES CONSÉQUENCES LOURDES POUR LES FEMMES AFFECTÉES
7 – Les conséquences sur la vie sexuelle sont lourdes pour les femmes qui sont touchées par ces douleurs : 58% déclarent éviter des rapports, 56% évoquent une perte de plaisir, et 50% une perte de libido.
8 – Les conséquences ne touchent pas seulement la vie sexuelle : près d’un tiers (28%) des Françaises indiquent que leur estime personnelle a baissé, 15% hésiter ou ne plus souhaiter avoir des enfants, et 13% indiquent que cela a déjà mené à une rupture amoureuse.
9 – Face à la douleur, les pratiques sexuelles se diversifient : 41% des femmes concernées ont déjà eu des relations sexuelles sans pénétration vaginale – une proportion qui grimpe à 55% chez la GenZ, contre 35% chez les Gen X et les Boomeuses.
D) ENTRE HONTE, MÉCONNAISSANCE ET DÉFIANCE : UN RENONCEMENT AUX SOINS MASSIF
10 – Seules 39% des femmes ayant souffert de douleurs lors de rapports sexuels ont consulté un professionnel de santé à ce sujet.
11 – 53% de celles n’ayant pas consulté de professionnel de santé pensaient que leurs douleurs allaient passer, tandis que 36% jugeaient ces douleurs normales et 22% ont invoqué la honte – proportion qui grimpe à 35% chez la GenZ et 36% chez les Millennials.
12 – Une Française sur deux (50%) ignore l’existence de solutions de rééducation périnéale ou de thérapies spécialisées pour traiter le vaginisme et les dyspareunies – proportion qui grimpe à 63% chez les femmes acceptant souvent les rapports douloureux.
Le point de vue de l’Ifop sur l’étude :
Cette enquête livre un diagnostic implacable : la douleur sexuelle féminine demeure un problème de santé publique invisible et insuffisamment pris en charge. La hausse de 19 points de la prévalence depuis 1992 ne s’explique pas par une aggravation physiologique, mais par une plus grande disposition des femmes à reconnaître et nommer leurs douleurs – ce qui est en soi un progrès.
Mais ce progrès reste largement orphelin : il bute sur trois décalages qui se renforcent les uns les autres.
Un décalage informationnel d’abord, puisque l’épreuve de la douleur fait certes connaître les mots (le vaginisme, les dyspareunies), mais pas les remèdes – les femmes qui ont souffert ne sont pas mieux informées des solutions thérapeutiques (51%) que celles qui n’en ont jamais souffert (49%).
Un décalage relationnel ensuite : ce sont paradoxalement les jeunes générations, qui parlent le plus à leur partenaire, qui se heurtent le plus souvent à une écoute incomplète – invitant à s’interroger sur la réception masculine de cette parole féminine sur la douleur.
Un décalage institutionnel enfin : les outils thérapeutiques existent (rééducation périnéale, thérapies spécialisées), mais la chaîne d’information et de prise en charge n’atteint pas les premières concernées.
Le véritable défi pour les années à venir consiste donc moins à libérer la parole – elle l’est déjà, du moins chez les plus jeunes – qu’à bâtir les conditions de son écoute : auprès du corps médical, dans l’intimité du couple, et au sein d’une politique de santé publique qui peine encore à reconnaître que la douleur sexuelle féminine n’est ni un destin biologique, ni un tribut symbolique à payer à la vie intime.
Mathilde Tchounikine, cheffe de groupe du pôle Genre, sexualités et santé sexuelle à l’Ifop